Et si je faisais une erreur ? Je suis tellement attachée que cette séparation me semble impossible. Et si le diagnostic n’était pas aussi grave finalement ? C’est affreux, j’ai l’impression qu’on a tout dramatisé, que tu n’es pas vraiment malade, que ce ne sont que des suppositions. Et le pire dans tout ça, c’est que je sais que c’est vrai. Tu n’es pas vraiment malade. L’opération pourrait réussir, tu pourrais t’en sortir. Et puis cette mutation génétique, est-elle vraiment grave ? On parle avec papa en se disant qu’on va s’en sortir et qu’on arrivera à se reconstruire. Mais si on n’y arrivait pas ? Que le deuil était trop lourd pour moi ? N’aurions-nous pas mieux fait de te garde et de prendre le risque, en se disant que notre vie sera peut-être celle de parents d’un enfant malade. Depuis le début on se dit qu’on n’en n’est pas capable, mais est-on capable de vivre dans le deuil ? Vais-je souffrir comme aujourd’hui durant des années ? Je lis des témoignages de Mamanges qui, des années après, souffrent encore toujours autant en disant ne s’en être jamais remises. Je ne peux imaginer ne pas m’en remettre, je ne veux pas d’une vie pleine de chagrin. Mais je me sens si fragile, j’ai l’impression que la dépression et le deuil m’attendent au coin de la rue. Je n’arrête pas de penser à mercredi. C’est fou, hier j’arrivais à y penser avec plus de bienveillance, aujourd’hui je veux tout simplement faire marche arrière. Pourquoi ne m’a-t-on pas dit que tu avais un handicap lourd, la décision aurait été tellement plus évidente. Je pense à ce moment affreux, à ce silence en moi. Je me vois hurler de douleur à l’annonce de la fin de ta vie. Je me vois devoir m’allonger dans cette salle d’accouchement et attendre la douleur. Je redoute la douleur, j’ai peur. Je me vois pleurer. Puis pousser et te voir apparaître, dans le silence. Je vois la sage-femme t’apporter à moi, enveloppé de draps. J’ai peur de te voir, peur de te trouver si beau. J’aimerais ne pas avoir à accoucher, mais c’est mon devoir en tant que maman. Hier, je me sentais investie de ce devoir comme jamais auparavant. Je me disais que j’étais à présent maman, que je devais prendre mes responsabilités et t’accompagner jusqu’au bout. Peut-être est-ce pour cette raison que je prends mes distances avec mes parents, que je suis devenue une maman, je ne suis plus une enfant, je vais devoir le faire. Comme s’ils n’étaient plus là pour me protéger. Comme si j’étais seule à affronter ça. Je sais que ton papa est là avec moi, en pensée, physiquement. Je le sens. Mais je vais devoir porter ce fardeau seule. J’ai tellement peur. Mercredi me semble être si loin. Encore trois nuits de toi, trois jours de toi. Comment vais-je faire pour me réveiller mercredi matin, en sachant que je vais accepter l’impensable. Comment vais-je faire pour me déshabiller et les laisser toucher mon ventre pour t’endormir à jamais. Comment vais-je faire pour ne pas hurler et m’enfuir. Comment vais-je faire pour affronter la douleur, pour vivre mon premier accouchement. Comment vais-je faire pour te recevoir et te regarder. J’ai peur de trop t’aimer, que mon cœur explose. J’ai peur de regretter à l’instant où je découvrirai tes traits. J’ai peur de ne pas savoir te dire au revoir. J’ai peur. J’ai peur de l’après, du vide, du silence, de mon corps marqué par ta présence, de ma relation avec ton papa, peur de ne pas m’en remettre, peur de m’enfoncer, peur de sombrer, peur de moi, de ma part d’ombre qui semble rejaillir de façon vicieuse, prête à me ressaisir et à m’emmener avec elle. J’ai peur de tomber dans la dépression une fois de plus, de me laisser aller, de ne plus y croire, de ne pas avoir le courage pour la suite, d’angoisser à ma prochaine grossesse, de vivre dans le deuil jusqu’à ma mort, de ne plus vivre dans la légèreté. J’ai peur que tes frères et sœurs portent ce deuil et ce souvenir. J’ai peur de tout.

 

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